L'Ordre des Chartreux

La Prière théologale

Il y a quelques années j'ai essayé de te parler de la prière du cœur. Ce n'était qu'une introduction à un sujet très vaste, trop vaste peut-être, parce qu'il est très simple et nous avons toujours du mal à identifier et à formuler les choses simples. Aujourd'hui je voudrais te parler de la prière théologale, ce qui est en réalité une autre manière d'aborder la prière du cœur.

Que signifie cette formule "prière théologale" ? Elle veut évoquer une orientation du cœur qui prend appui sur les trois vertus théologales : la foi, l'espérance et l'amour. Je suppose que cela représente pour toi quelque chose d'assez précis : ce sont, en résumé, les capacités que Dieu nous donne, par grâce, de pouvoir l'atteindre Lui directement. Alors que les autres vertus, les vertus morales, concernent les moyens qui nous aident à cheminer vers Dieu.

Nous retrouvons là une orientation essentielle de la prière du cœur. Elle vise directement au cœur de Dieu. C'est mon cœur profond qui est en recherche d'une rencontre directe avec Dieu. Non seulement une rencontre affective, sous forme d'une sorte d'expérience de la tendresse divine qui se fait percevoir à mes besoins les plus profonds, les plus secrets de goûter à un niveau humain la bonté de Dieu. Non pas tellement cela mais une possibilité qui m'est offerte par le Père : c'est Lui qui vient à moi et, au-delà de tous les moyens ou les intermédiaires, il y a rencontre parce qu'Il le veut bien et m'en donne la possibilité.

Mais alors je me demande si tu n'aurais pas envie de m'arrêter tout de suite en me posant la question : "Pourquoi tellement insister sur ce qui paraît une évidence ? Prier c'est chercher Dieu, c'est tendre à la rencontre la plus immédiate possible entre lui et moi dans l'amour". Précisément, il me semble que trop souvent, au lieu de prier de cette manière, nous gaspillons notre temps et nos énergies en des activités qui n'ont peut-être plus que les apparences de la prière. Ce n'est plus Dieu, c'est le moi de chacun qui devient le centre d'intérêt de son agir. Nous en faisons tous l'expérience, mais peut-être sans toujours en tirer les conséquences que cela devrait entraîner. Permets-moi, à titre d'illustration, de te raconter une histoire vécue.

Il m'est arrivé dans l'évolution de ma prière une aventure dont je sais que bien d'autres ont fait une expérience analogue et je pense utile d'en dire un mot tellement elle m'a frappé et a orienté toute la suite de mon existence. J'étais alors adolescent ; un jour, apparemment par hasard, je tombe sur un volume des oeuvres de Thérèse d'Avila et, sans réfléchir, je me mets à le lire. Je ne sais pas combien de temps cela dura et je suis sûr que des années durant ensuite je n'ai plus lu une page de la grande Sainte Thérèse. Mais cette lecture a transformé mon existence. Elle avait en quelque sorte fait jaillir instantanément une source au fond de mon cœur, une source dont j'aurais été bien en peine de décrire le contenu, mais dont je savais pourtant qu'elle établissait entre mon cœur et Dieu un lien infiniment profond et vrai.

Cette source était suffisamment abondante pour envahir toute ma vie et c'est elle qui m'a conduit clans ma cellule de Chartreux où elle répondait à tous les besoins, autant ceux de la solitude que ceux de la liturgie. Je pouvais sans même me poser de questions toujours revenir à ma source sans jamais être déçu.

Cependant un jour se dessina puis s'affirma le doute. Cette source : que me donnait-elle ? Répondait-elle vraiment au désir ultime de mon cœur ? Autrement dit, était-ce Dieu que je rencontrais en elle ? Ou bien — et c'est là que la question devenait douloureuse — finalement n'était-ce pas moi que je trouvais, même si à travers cela m'arrivait le reflet de Dieu qui me captivait depuis des années ? La chose devint de plus en plus claire : cette source ce n 'étais pas Dieu alors que c'est de Lui seul que j'avais soif. Il me fallait donc abandonner ma chère source ; si cela avait été possible je l'aurais tarie, je l'aurais obstruée car je la ressentais désormais comme un obstacle : elle prenait dans mon cœur la place de Dieu. Et c'est alors que j'ai découvert la nécessité de trouver le moyen, l'attitude du cœur par laquelle j'ouvrirais la porte directement à Celui qui y frappait depuis si longtemps en vain parce que dans ma prière je m'occupais d'abord de moi-même.

Je me suis attardé sur cet épisode pour donner un exemple de ce qui me parait être un des pièges inévitables de la solitude : sous prétexte de chercher Dieu, finalement se trouver soi-même de manière très pieuse et en faire son bonheur. Comment échapper à ce traquenard ?

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Une autre difficulté me saute souvent aux yeux, autant dans ma vie personnelle que dans l'existence religieuse de ceux qui m'entourent. Même si les relations que nous entretenons avec notre entourage sont cordiales, il serait difficile d'affirmer que nous sommes toujours prêts à établir avec eux de véritables rapports d'intimité. S'il en est ainsi avec mon frère que je vois, comment imaginer que le même phénomène ne se produise pas également avec Dieu que je ne vois pas ? S'il y a bien un domaine où le sacrement du frère est efficace, c' est celui de la rencontre authentique avec le Seigneur bien-aimé. L'avantage du sacrement du frère est qu'il se situe à un niveau où il nous est difficile de nier un certain nombre d'évidences, qui échappent facilement lorsque dans notre cœur nous nous essayons à préparer les voies du Très-Haut.

Or que me dit l'expérience de la rencontre avec mon frère ? Suis-je assez accueillant pour le laisser pénétrer en mon moi profond ? Ou, au contraire, ne suis-je pas bardé de défenses, de blindages, de refus ? Ces forteresses intérieures font partie de ma physionomie secrète ; elles jouent donc nécessairement leur rôle dans la prière et font obstacle à la démarche du Seigneur en quête du chemin qui conduit au sanctuaire intime de mon cœur.

Si je regarde maintenant la démarche de rencontre avec mon frère dans l'autre sens, c'est-à-dire lorsque c'est moi qui m'efforce d'aller vers lui, suis-je meilleur joueur ? Je ne le crois pas. Je pense, par exemple, à toutes les formes d'agressivité que d'instinct je mets en œuvre face à tout autre : trop souvent j'adopte une attitude étrangère au respect, à l'attention délicate et aimante, qu'il serait en droit d'attendre de moi. Peut-être est-ce encore une forme de peur de lui ou de moi, mais le fait est que ces réflexes entrent en jeu dans mes relations avec mon frère…et avec le Seigneur.

Pardon de m'étendre sur ces considérations qui te paraîtront peut-être fastidieuses ou décourageantes, mais Jésus lui-même nous donne ce conseil : « Avant de se mettre à construire une tour, il faut d'abord s'asseoir et faire ses comptes, de peur de s'engager dans une entreprise qui dépasse nos forces et d'être oblige de laisser l'ouvrage à moitié terminé » (cf. Lc 14.28). C'est pareil dans le cas présent. Ne serait-ce pas une vilaine plaisanterie de parler de construire la tour de la rencontre intime avec Dieu sans même se soucier de savoir si nous avons un terrain libre pour y poser les fondations ? Il est inutile de viser à une rencontre vraie de moi-même avec le Père dans la liberté des enfants de Dieu, si je ne prends pas au départ conscience que je suis ligoté de bien des manières et que m'en libérer représentera une tâche considérable, que finalement seul le Seigneur pourra pleinement réaliser.

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Vraiment j'ai l'impression de ne pas être pour Dieu un partenaire très attirant. Mais est-ce la réponse qu'Il attend de moi ? Dieu a envoyé son Fils pour me rencontrer moi, tel que je suis, dans la réalité de ce que je vis aujourd'hui. Dès ce point il faut essayer d'avoir une vue de foi de la situation. Le projet de Dieu est-il d'entrer en communion avec des êtres sans tache, sans défaut, sans faiblesse ? Ou bien ne nous dit-il pas juste le contraire ? Le Père a envoyé son Fils pour nous prendre sur ses épaules, perdus et blessés que nous sommes, et nous ramener au bercail, où il y a joie immense à voir les pécheurs accueillir Jésus dans leur cœur.

Ainsi approchons-nous peu à peu de ce qui constitue la prière théologale : la rencontre en mon être réel d'aujourd'hui avec Dieu qui vient à moi, non pour me repousser, ni pour me condamner, mais pour faire de moi son enfant, né de lui dans la fois : « À ceux qui croient en son Nom, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu » (Jn 1.12).

Le trois fois Saint ne pose pas comme préalable à notre rencontre que je sois parfait, que j'ai des œuvres remarquables à lui offrir dans mon passé, ni que je sois capable dans l'avenir de lui rendre des services. Tout cela ne l'intéresse pas. Il ne pose aucune condition. Le seul élément indispensable pour que la naissance puisse se produire est que j'ai foi en son amour et que je désire sincèrement être transformé. Si je peux lui offrir une trace de cette fois, tout est possible !

C'est simple. C'est infiniment simple. Et c'est peut-être ce qui rend la chose si difficile pour moi. C'est un peu comme Naaman le Syrien. Il était disposé à se soumettre à toutes sortes d'exigences difficiles et il n'accepte même pas l'idée que Dieu puisse le guérir s'il se baigne tout simplement dans le Jourdain, en se fiant à la parole d'Elisée.

Cela me plairait tellement plus de me dire que la qualité de ma rencontre avec Dieu est mon œuvre. Ce serait mes qualités, mes vertus, qui feraient plaisir à Dieu et que l'attireraient dans mon cœur. Ce serait grâce à mes efforts que je deviendrais saint à mes yeux et aux yeux du Très-Haut. N'est-ce pas ce programme qui nous séduirait, même s'il est coûteux et exigeant ?

Au contraire, le programme proposé par Dieu nous déroute tellement que nous hésitons indéfiniment avant de nous y lancer et si nous commençons d'un pas timide, nous avons l'impression de manquer de sérieux dans notre désir de plaire à Dieu.

Et pourtant n'est-ce pas le sens de la première des Béatitudes ? « Heureux les pauvres en esprit, le Royaume des cieux est à eux » (Mt 5.3). Quel Royaume, sinon celui que nous demandons mille et mille fois dans le Notre Père ?

« Père, que ton Nom soit sanctifié ; que vienne ton royaume ». Le Royaume qui nous est proposé, c'est de pouvoir glorifier le Nom du Père ; de pouvoir lui dire qu'il est vraiment notre Père, car il nous engendre comme ses enfants. Mais il faut être pauvres. Et nous avons peur. Nous sommes tous exposés à la tentation du jeune homme qui se retire tout triste, car il avait de grandes richesses. Et même si toutes nos richesses sont en fausse monnaie, cela nous rassure de les avoir car nous avons peur d'être pauvres en esprit, radicalement au plus profond de nous-mêmes.

Voilà peut-être le principal obstacle, qui nous dissuade de nous engager pour de bon dans la prière du cœur. C'est au-dessus de nos forces, semble-t-il, de nous présenter devant Dieu sans avoir rien d'autre à lui offrir que notre pauvreté, une pauvreté dont nous avons peur : celle de nos blessures, celle de notre radicale indigence spirituelle, celle de notre incapacité par nos seules forces à franchir la distance qui nous sépare de la Sainteté de Dieu.

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Voici donc le chemin dont je veux te parler, parce qu'il me semble correspondre à ce que le Seigneur nous demande : tendre vers une rencontre entre lui tel qu'il est réellement et moi tel que je suis en toute vérité. Première question : comment atteindre Dieu tel qu'il est ? Lorsqu'on parle de lui, il est souvent plus aisé de répondre de manière négative que de manière positive. Il est plus facile de dire ce que n'est pas Dieu que de dire ce qu'il est. En simplifiant un peu les choses admettons même que finalement il est impossible de savoir vraiment qui il est. Nous ne disposons, avec nos facultés naturelles, d'aucun moyen d'entrer directement en contact avec lui. La cause serait-elle alors perdue d'avance ? Non, parce que le Tout-Puissant depuis toujours désire nous rencontrer en s'engageant lui-même complètement dans cette recherche.

Moi je ne peux l'atteindre par mes seuls moyens. Mais lui il peut, lorsqu'il le veut, franchir l'infinie distance qui nous sépare. « La vraie lumière illumine tout homme » (Jn 1.9) dit Saint Jean. Au fond de tout cœur humain brille cette flamme qui lui pose la question : "Veux-tu de moi ?" Et la réponse globale est celle de Jean : « Il est venu chez les siens (chez toi, chez moi…) et les siens ne l'ont pas reçu » (Jn 1.11). Alors le Père de la vigne a envoyé ses serviteurs les prophètes que les vignerons ont assassinés. Et finalement il a envoyé son propre Fils. Et c'est Lui qui, aujourd'hui encore, frappe à la porte de ton cœur.

Jésus, si j'ose m'exprimer ainsi, n'est que cela : il est celui qui a été envoyé par le Père. C'est une des idées majeures qui dominent la prière sacerdotale (Jn 17) : « Ils ont cru que tu m'as envoyé ». Et, à partir du moment où Jésus a fait accepter par ses disciples la certitude qu'il est l'envoyé du Père, il a accompli sa mission, il retourne près du Père. Désormais une ouverture permanente est établie entre nous et lui.

Quelle est cette ouverture permanente qui perce ainsi les cieux et nous permet d'atteindre ce Dieu inaccessible ? C'est la foi. Elle ne voit pas le visage du Père, mais dans le visage de Jésus la foi des disciples a vu le Père. Et, de manière analogue dans la parole des apôtres, qui nous parvient encore aujourd'hui, nous arrive le témoignage de Jésus : « Je ne prie pas seulement pour eux, mes disciples immédiats, mais pour ceux qui par leur parole croiront en moi. Qu'ils soient un, mes apôtres et ceux qui croiront par eux, comme le Père et moi nous sommes un » (cf. Jn 17.20-21).

Notre foi est le fruit de la prière de Jésus. Elle est cette conviction du cœur, dont la racine est en Dieu lui-même, que Dieu vient à nous, maintenant, à travers son Fils, par sa Parole, son Église, ses Sacrements, dans l'Esprit qui nous a été définitivement donné.

Là est le point décisif : seule la foi nous permet d'accueillir vraiment Dieu lui-même, qui vient à nous. Elle n'éclaire pas notre intelligence sur Lui ; nous demeurons dans les ténèbres, mais nous y sommes en sécurité, parce que nous avons découvert un au-delà des lumières de l'intelligence : l'amour du Père qu'elle ne saurait saisir, mais dont elle découvre la vérité dans cette stabilité que lui donne la foi.

Dans la foi qui transforme ton cœur tu peux donc accueillir Dieu lui-même, présent en toi par son Esprit : « L'amour de Dieu est répandu en notre cœur par l'Esprit que Dieu nous a donné » (Rm 5.5). Tu as là le moyen vrai, efficace d'attendre Dieu, dans la personne du Père, celle du Fils et de l'Esprit, dans leur tendresse, leur fidélité, leur miséricorde pour toi et pour toute créature.

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Peut-être as-tu pressenti jusqu'à présent une sorte d'hésitation de ma part au sujet de la manière dont la foi vient s'implanter et grandir dans notre cœur. C'est vrai : il s'agit là d'un point délicat et je ne voudrais pas le noyer dans de longues explications théoriques. Finalement je me suis dit que le plus sûr était simplement de voir Jésus à l'œuvre dans l'Évangile ; précisément les récits de Pâques nous en donnent deux exemples remarquables.

Marie-Madeleine et les disciples d'Emmaüs, dans des contextes apparemment très différents, sont arrivés à la foi en Jésus ressuscité par des itinéraires spirituels tellement proches les uns des autres qu'ils me semblent pouvoir être accueillis comme une description symbolique de l'itinéraire vers la foi plénière, que nous sommes tous destinés à parcourir si nous voulons être fidèles à l'appel qui nous a menés au désert.

Vois les disciples cheminant tristement sur la route qui les mène ce soir-là de Jérusalem à Emmaüs. Ils parlent, ils discutent, tout en marchant droit devant eux, mais leur cœur est triste, plongé dans les ténèbres, accablé de découragement. Leur vie avait été illuminée jusqu'à présent par la prédication de Jésus, mais celui-ci est mort, bien mort. De quel côté vont-ils se tourner maintenant ?

Et voici que Jésus arrive à nouveau à leur côté. Ils ne le reconnaissent pas, mais sans bruit, dès les premiers mots, il reprend déjà place dans leurs cœur qu'une flamme nouvelle est en train de rendre tout brûlant. Puis soudain, au moment où l'étranger mystérieux se met à rompre le pain, jaillit l'éclair. C'est Lui ! Et déjà il a disparu, mais en leur cœur brille la foi, une foi qui jamais plus ne s'éteindra.

C'est quelque chose d'analogue qui arrive à Marie-Madeleine. Désolée de ne pouvoir au moins récupérer le corps du crucifié, elle se lamente devant l'entrée du tombeau. Elle aussi semble avoir perdu la foi authentique en Jésus vivant ; une seule préoccupation la hante : on a volé son corps ; si elle peut le retrouver, elle ira le prendre puisque c'est tout ce qu'il reste à ses yeux du Seigneur bien-aimé.

Tout d'un coup il est là, mais elle ne le reconnaît pas. A-t-elle même essayé de le dévisager, perdue qu'elle est dans ses souvenirs et dans son projet de retrouver le corps ? Est-elle même en état de supposer que cet étranger ce puisse être lui ? Mais il suffit d'un mot : « Marie », pour que jaillisse la lumière. Il a beau la repousser, l'envoyer loin de lui, rien ne pourra plus arracher la certitude qui a pris possession du cœur de la Madeleine.

C'est là que l'Évangile, dont nous venons de parler, nous révèle le secret qui permet à la foi de naître en notre cœur. Elle nous est donnée par Jésus lui-même qui, de sa propre initiative, vient comme en cachette, sans se faire reconnaître, nous tenir compagnie, allumer un feu en nous, jusqu'à l'instant où nous découvrons que c'est Lui qui est là ; il s'est révélé sous un jour nouveau. Au-delà de la mort, il est là bien vivant, ressuscité en notre cœur.

À peine avons-nous eu le temps de réaliser cette merveille que déjà il a disparu, mais demeure la lumière qu'il a allumé en notre cœur, la lumière de foi, pur don gratuit jailli de sa présence mystérieuse et capable d'affronter l'épreuve du temps, des ténèbres, des contradictions. La foi est cette lumière jaillie du Ressuscité qui brille en nous et éclaire tout ce que nous touchons pour l'entraîner dans le mystère de la résurrection au-delà des ténèbres mortelles dont nous étions auparavant prisonniers.

Pourtant jamais la foi n'envahit d'un seul coup toutes les profondeurs de notre âme. C'est en quelque sorte par vagues successives qu'elle progresse dans les zones qui sont encore demeurées dans les ténèbres et chaque fois c'est à peu près le même scénario qui se déroule. Nous découvrons un jour que notre vie de prière semble engagée sur une voie sans issue. Oui : les moyens dont nous disposons sont insuffisants pour aller plus loin ; le découragement, l'incertitude nous envahissent. Seul Jésus pourra nous sortir de ce trou. Dès que cette certitude commence à poindre en notre cœur, c'est le signe qu'il est venu nous rejoindre sur la route et « qu'il nous interprète dans toutes les Écritures ce qui le concerne » (Lc 24.27). Mystérieusement le Seigneur distille la foi en notre cœur ; lorsqu'il disparaît c'est que les ténèbres ont fait place à la paix, à une lumière, discrète mais forte, qui ne naît pas de la logique de nos raisonnements, mais qui est un don gratuit de l'Esprit, plus solide et plus pur que toutes les sécurités humaines.

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La lumière de foi te fait donc dès aujourd'hui entrer dans la vie éternelle et elle seule peut le faire. Tout le reste demeure en deçà de ce que Dieu nous offre depuis le jour où Jésus est ressuscité. Toutes les autres lumières de l'intelligence, toutes les autres expériences spirituelles sur lesquelles nous aimerions parfois prendre appui, sont respectables, dignes d'estime, mais finalement elles ne sont sources de vie que dans la mesure où elles sont porteuses de foi.

La foi nous a été donnée par Dieu dès le baptême, mais c'est un don qu'il multiplie en nous à la mesure de notre désir de le recevoir, de notre volonté de le faire fructifier. Si nous laissons notre foi inoccupée par ignorance ou négligence, elle se rouille, se sclérose tandis que nous gaspillons nos forces en exercices spirituels qui nous plaisent davantage mais sans nous rapporter de fruit.

Si tu veux vivre de foi, il te faut développer celle que l'Esprit-Saint a déjà déposée en toi : Dieu attend que tu lui demandes, avec insistance, persévérance, un accroissement de ta foi. C'est une prière dont plus encore que pour toute autre tu peux être certain que Dieu veut toujours l'exaucer, car il désire infiniment plus que toi te voir progresser sur les chemins de la vie éternelle. Il n'empêche que, surtout dans les débuts, tu auras l'impression que le Seigneur ne se hâte pas de faire progresser ta foi. Cela prouve que la tienne était encore bien faible et qu'il faut d'abord lui donner des racines cachées avant que la tige commence à se développer. Ne te décourage donc pas si tes prières paraissent vaines ; elles ne le sont certainement pas. Mets en œuvre la foi dont tu es déjà porteur en croyant fermement que ton Père des cieux t'a déjà exaucé.

Alors tu pourras commencer à vivre de plus en plus dans la foi. Pendant la liturgie, durant les temps d'oraison, au travail, ton cœur se mettra plus facilement au contact du Seigneur si tu reçois de Lui l'amour obscur, souvent peu gratifiant, mais combien divin, l'amour qu'il te donne si tu lui offres ta foi et non point de belles idées ou les jeux de ta sensibilité. Je n'ai pas de truc à t'enseigner. Il te faut demander à Dieu dans la foi vive d'être lui-même celui qui t'apprend à prier. C'est lui qui occupera ton cœur, ton attention, même si tu n'as pas d'image précise sur laquelle te fixer. Il est vivant le Seigneur en présence de qui tu te tiens.

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Tout naturellement, si tu permets à la foi de se développer en ton cœur, tu seras amené un jour à découvrir à l'œuvre en toi l'espérance. Elle était déjà active depuis le début, dans la mesure où ta foi se fonde sur la certitude que tu es aimé du Seigneur. Cette certitude est déjà un aspect de l'espérance, à partir du moment où il ne s'agit plus seulement d'entrer dans la réalité du monde divin, mais de percevoir clairement combien, toi aussi, tu existes pour Dieu. Tu as de la valeur à ses yeux. Il est prêt à donner des univers entiers pour toi seul.

C'est là le point de départ de l'espérance : savoir que Dieu t'aime, toi, de manière unique. Nul ne pourra prendre ta place dans son cœur. Il a donné son Fils pour toi et il te le livre encore chaque jour dans la célébration eucharistique. Fort de cette certitude tu peux demander à ton Père sans cesse et sans hésiter, du moment que tu pries au nom de Jésus. Tu seras certainement écouté et les fruits de ta prière seront toujours meilleurs que ce que tu attendais.

Il y a un autre aspect de l'espérance qui met souvent à l'épreuve notre pauvre insécurité humaine. À partir du moment où je sais que Dieu m'aime de manière unique et par conséquent a pris en charge lui-même mon existence, tout est différent. Il m'engage sur des itinéraires inconnus où je ne dépends plus que de sa lumière, de sa force, de son amour. Il me demande alors dans le sens le plus banal du mot de lui faire confiance. Souvent dans l'obscurité, dans l'incertitude, mais finalement dans la paix… si je ne m'échappe pas de sa main et de son cœur.

« Heureux les pacifiques : ils seront appelés fils de Dieu. » Au-delà de toutes les inquiétudes venant de toi-même ou des autres, le Père te demande de l'aider à faire régner la paix dans ton cœur pour l'unique raison – plus forte que toutes les raisons humaines – qu'il t'aime et que sans cesse il veille sur toi. Que de tempêtes il veut ainsi apaiser en ton cœur si tu entends son appel à lui faire confiance ! Et alors tu seras appelé fils de Dieu… et tu le seras vraiment. (cf. 1 Jn 3.1)

Cette espérance est valable non seulement pour toi seul, mais pour tous ceux que tu aimes ; si tu intercèdes pour eux, tu t'identifies à leurs besoins… mais aussi à la réalité de l'amour qu'ils éveillent dans le cœur de Dieu. Tu es exaucé à la mesure de la confiance que tu as dans ce double amour du Seigneur pour toi et pour celui que tu aimes.

Tout comme la foi, l'espérance n'est pas une capacité naturelle de ton cœur. Elle est bien à toi ; mais elle est un don gratuit ; elle est en toi dès le baptême, et elle a besoin de grandir, de devenir "opérative" sous l'action de l'Esprit-Saint et grâce aux occasions que tu saisis de l'entraîner, de l'assouplir pour qu'elle te maintienne toi-même disponible et alerte dans la main du Seigneur. Mais n'oublie pas que tu dois l'exercer, la faire travailler courageusement pour en arriver là. En revanche quelle joie de savoir — dans la foi — que le Seigneur trouve lui-même en toi son bonheur !

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Reste la dernière des théologales, la plus grande dit Saint Paul : la charité, l'amour. Elle joue sur trois registres : l'amour du Seigneur, l'amour de l'autre, l'amour de toi. Ces trois amours ne sont pas identiques mais ils poussent sur la même racine : tous trois sont à l'image de l'amour éternel qui unit le Père et le Fils dans l'Esprit. C'est exactement le même Esprit qui nous a été donné de manière stable depuis la Pentecôte et qui nous permet d'aimer comme aiment le Père et Jésus.

Cet amour divin a certes des points communs avec l'amour humain qui lui-même est en nos cœurs un reflet de Dieu puisque Dieu est amour : tout amour vrai, quelles que soient ses limites, nous renvoie à Dieu même si c'est souvent de façon lointaine. Mais l'amour divin qui nous intéresse ici, plus encore que la foi et l'espérance, est un don nouveau, directement jailli du cœur de Dieu. Ce n'est pas une technique, même s'il nous faut apprendre pas à pas à le faire entrer dans le réel de notre vie. Ce n'est pas une technique, c'est l'élan même qui fait les personnes divines : il nous est donné en participation, pour que nous puissions vivre à leur image.

La réalité de l'amour en toi se reconnaît à la qualité du regard que tu peux porter sur une personne : si tu es incapable de la condamner, de ne pas la respecter, de ne pas l'admirer ; tu es pauvreté complète devant elle, ne retenant rien de ce que tu peux lui donner. En même temps, tu aspires à recevoir une plénitude analogue de sa part, non comme un droit auquel tu pourrais prétendre, mais comme un accomplissement de ton amour.

L'amour théologal n'est pas à confondre avec les grands élans passionnés qui éveillent des lames de fond dans notre cœur ou dans notre sensibilité. Ils ne s'opposent pas nécessairement à l'amour vrai mais ils se situent à un autre niveau. La charité vraie ne passe pas, ni en ce monde ni en l'autre. Les grandes passions sont comme les vagues de la mer, violentes, puissantes parfois, mais changeantes, pouvant faire place au calme plat.

L'expérience semble montrer que l'amour le plus difficile à développer en notre cœur, surtout dans les débuts, est l'amour de nous-mêmes. Il n'a rien à voir avec l'égoïsme, l'amour-propre, le repli sur soi. Il est un don du Très-Haut venant de ce que nous sommes ses enfants : quelles que soient les misères que nous pouvons connaître de nous-mêmes, en un certain sens elles ne comptent pas à côté de cette divinisation. Celle-ci ne peut qu'éveiller en nous admiration, joie, respect, amour, dans la lumière et la transparence. Ne néglige jamais cet amour à toi ; s'il était trop déficient toute la communion à Dieu en pâtirait.

C'est tout le discours après la Cène, c'est toute la première lettre de Saint Jean qu'il faut relire lorsque l'on veut écouter ce que nous dit le cœur de Dieu de l'amour des autres. Tu as l'occasion de le pratiquer sans cesse dans la vie courante, mais tu dois le développer, l'approfondir sans relâche dans la prière, en ouvrant toujours plus ton cœur à celui du Père et de Jésus.

Quant à l'amour de Dieu, c'est le seul but de ces pages. Un but dont nous avons reçu les arrhes dès le début de la vie spirituelle, mais dont nous ne pourrons atteindre la plénitude avant la Parousie lorsque, corps et âme, dans la communion de tous les Saints, nous verrons Dieu se donner à nous et nous serons capables de l'accueillir.

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Après avoir évoqué brièvement le visage des trois vertus théologales, je voudrais te dire un mot de ce qui me semble être un trait absolument distinctif de la prière théologale. Au début de ces pages je te disais qu'elle a pour but de nous faire atteindre Dieu, Lui directement. C'est cela que je voudrais préciser de manière plus rigoureuse. La prière théologale nous met en relation personnelle avec quelqu'un et non avec quelque chose : elle est une rencontre vraie entre toi et le Père ou son Fils ou leur Esprit. Ce n'est plus à travers la médiation d'idées – mêmes sublimes – ou de contemplations intellectuelles du mystère, que tu les atteins. La parole de Jésus qui fonde notre foi débouche directement sur son cœur, sans nul intermédiaire, de même que sur le Père ou le Consolateur dans la simplicité de l'unité divine.

As-tu remarqué comment, tout au long de l'Évangile de Saint Jean, le reproche que Jésus adresse sans cesse aux "Juifs", eux qui ne peuvent ou ne veulent pas croire, est toujours le même ? Ils sont incapables ou ils se rendent incapables de l'accueillir, Lui. Ils entendent les mêmes paroles que les disciples ; ils sont témoins des mêmes signes : ils sont héritiers des mêmes promesses ; mais ils demeurent loin de Jésus ; ils n'entrent pas en contact avec Lui. Ils ne font que projeter sur Lui leurs raisonnements et leurs théories au lieu de le voir lui-même et de se laisser illuminer jusqu'au fond du cœur. Ils ne croient pas. Ils veulent maintenir une distance entre les idées dont ils se sentent propriétaires et la réalité du don de Dieu qui les obligerait à se dépouiller de tout et à ouvrir leur cœur à la personne du Fils.

C'est un peu ce que nous vivons, nous aussi, dans la mesure où, à la manière des Juifs, nous nous raccrochons à toutes les choses créées qui nous rassurent au lieu de nous livrer à la personne divine qui n'a rien à nous donner qu'elle(même. La prière théologale n'est-elle pas précisément ce don de nous-mêmes, sans limites ni restriction, à Celui qui nous aime ?

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La prière du Publicain (cf. Lc 18.16). J'éprouve le besoin de m'y arrêter longuement car c'est vraiment une prière théologale. Elle vise Dieu et lui seul : « Seigneur prends pitié du pécheur que je suis », à la différence de la prière où le pharisien étale avec complaisance sa propre personne. C'est une prière qui plaît à Dieu. Jésus lui-même nous en donne la garantie. C'est une prière qui nous concerne tous car tous nous n'avons rien d'autre à dire que d'implorer la miséricorde divine pour notre état de pécheur.

Il est très important de reconnaître ainsi que jamais notre péché nous interdit de nous présenter devant le Père des miséricordes. Au contraire ! Lui seul peut prendre pitié et faire en sorte, dans le mystère de sa tendresse et de sa puissance, que nous soyons justifiés, nous soyons agréables, reçus avec bienveillance, parce que nous avons cru qu'il était compatissant et plein de miséricorde.

J'insiste sur ce point car il me semble constituer vraiment le noyau de la prière théologale des pauvres héritiers d'Adam que nous sommes. Des traditions spirituelles faussées, une "éducation chrétienne" étriquée, font que dans l'immense majorité des cas le pécheur est intimement convaincu qu'aux yeux de Dieu il n'a plus le droit d'exister ; ce qu'il a de mieux à faire est de fuir, fuir, le plus loin possible du vengeur implacable des Cieux.

Quelle caricature de l'Évangile ! « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique afin que le monde soit sauvé, et non pas condamné… » (cf. Jn 3.16-17). On pourrait accumuler des citations de l'Évangile et des Épîtres en ce sens, Le péché est devenu le révélateur de l'infinie profondeur de l'amour du Père pour ses enfants.

Nous avons tous une vocation de publicains, parce que tous nous sommes des pécheurs appelés à l'intimité avec Dieu. Il ne nous dit pas : "Va d'abord te purifier et ensuite tu te présenteras à moi." Au contraire, si nous reconnaissons la vérité de notre pauvreté et si nous nous adressons à sa miséricorde, il nous appelle : "Viens que je te purifie. Viens réjouir mon cœur et tout le ciel".

Le paradoxe de l'amour divin est tellement fort qu'il ne me semble pas excessif de dire que la prière du publicain est la seule forme de prière théologale normale pour nous. Jamais nous ne pouvons nous présenter devant Dieu sans porter en notre cœur des obstacles : péchés, traces laissées par le péché, obstacles involontaires mais bien réels à faire l'œuvre de Dieu dans nos vies, etc. Tous et toujours nous nous présentons devant notre Père à la manière de l'enfant prodigue sûrs qu'il nous prendra dans ses bras avant que nous n'ayons commencé notre discours d'explications.

Il y aurait beaucoup à dire dans cette ligne sur la prière de guérison, la prière de ces innombrables pécheurs, infirmes, malades dont l'Évangile nous raconte la purification par la présence de Jésus, un mot de sa bouche, un simple geste de sa part. Et ceci est toujours vrai. Qui racontera ces guérisons promptes ou progressives d'âmes blessées, de cœurs prisonniers, de sensibilités révoltées qui, dans le secret d'une prière adressée directement à Jésus, se sont vu guérir, ressusciter, dans la mesure où ils ont cru en lui, ils ont eu confiance, ils ont cherché à l'aimer ?

C'est vraiment d'une prière théologale qu'il s'agit en pareil cas. Une rencontre s'opère avec le Fils de Dieu : un échange a lieu : « Il prend sur lui nos infirmités » (cf. Mt 8.17) tandis que la vie divine se met à briller en nos cœurs ; ce n'est pas seulement une consolation qu'il nous donne ; c'est sa propre vie dont il nous fait participants.

N'est-ce pas également une prière de publicain la Prière de Jésus que depuis des siècles les hésychastes répètent inlassablement ? Le texte même est partiellement emprunté à la formule que Jésus met dans la bouche du publicain. « Jésus fils de Dieu, prends pitié de moi pécheur ». Des générations de moines n'ont pas eu d'autre prière intérieure et elle les a conduits à l'intimité silencieuse avec Dieu, au fond de leur pauvreté.

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« C'est ta face que je cherche, Seigneur, Seigneur, ne me cache pas ton visage » (Ps 26.8-9). Ce verset du Psaume, parmi beaucoup d'autres, laisse pressentir le désir profond du Seigneur qui anime bien des cœurs. Trouvent-ils le moyen d'aboutir dans leur recherche ? N'y en a-t-il pas trop à se perdre en route ou bien, lassés par l'insuccès de leur démarche, à s'asseoir découragés sur le bord du chemin ?

Je me demande si ces chercheurs de Dieu à la dérive sont suffisamment aidés. Ce devrait être une blessure pour notre cœur de savoir cela. Daigne le Père très miséricordieux écouter notre prière pour eux.

Pour terminer je dois avouer l'imprudence que j'ai commise en commençant ces pages dont le sujet dépasse infiniment ma compétence. Merci de me le pardonner. Amen.

Avent 1988

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