L'Ordre des Chartreux

Le Rosaire,
quelques jalons historiques et spirituels

Nous sommes à la fin de Moyen Age, en Rhénanie, alors caractérisée par un fort mouvement de ressourcement évangélique, porté entre autre par la prédication de Jean Tauler et les écrits mystiques de Maître Eckhart et d'Henri Suso. L'Église traverse la crise du Grand Schisme (1370 à 1417), tandis que la France et l'Angleterre se font une guerre qui va durer plus de cent ans (1339-1453). Dans cette situation très contrastée, à la fois de ferveur et de grande détresse, les âmes éprouvent le besoin d'intérioriser et de personnaliser au maximum l'Évangile. L'attachement et la dévotion au Christ et à sa sainte Mère deviennent prédominants. Les chrétiens, hommes et femmes, religieux et laïcs, recherchent une religion du cœur, dans laquelle l'humanité du Christ est mise au centre. C'est dans ce contexte que vont apparaître les premiers jalons de la dévotion au Sacré Cœur, qui se développera pour de bon quelques siècles plus tard.

Rentre à ce moment (vers 1398) dans la Chartreuse St Alban de Trêves, un jeune homme, Adolphe d'Essen qui sera l'auteur du premier écrit recommandant la récitation des 50 Ave, soutenue par la méditation de la naissance et de la vie de Jésus. Cette forme de prière répétitive qui aide et soutient la dévotion du cœur, est connue partout où on cherche à prier Dieu avec constance. Les psaumes ont été dits de cette manière et la 'prière de Jésus' des moines du Désert est née de ce même besoin de fixer le cœur à l'aide d'une courte prière vocale, répétée avec insistance. A l'époque où Adolphe commence à pratiquer ce premier rosaire, on disait encore l'Ave sous sa forme brève qui s'arrêtait à « béni est le fruit de tes entrailles Jésus ». Notre auteur précise bien que cette prière n'acquiert toute sa beauté que grâce à la méditation de la vie de Jésus, mais en même temps il insiste qu'au cours de cette méditation soient évités toute fantaisie ou embellissement qui éloignent de l'Évangile. Enfin, il recommande fortement que le récitant s'efforce de conformer sa vie aux mystères médités. On le voit, il s'agit d'une prière éminemment personnelle, à la fois chaleureuse et sobre, toute dans la ligne du chemin spirituel des Chartreux.

Vers la fin de sa vie, Adolphe pouvait témoigner : « Je n'aurais pu d'aucune façon me venir en aide, si Dieu ne s'était pas fait homme ! Je n'aurais pas su où et comment chercher Dieu. C'est pour cela que J'ai tant de considération pour la nature humaine et la vie terrestre du Christ ».

Cependant Adolphe ne gardait pas pour lui-même ce qu'il venait de découvrir. Il allait partager la grâce reçue à travers la récitation de son chapelet avec la duchesse Marguerite de Bavière, jeune épouse, éprouvée à en perdre l'équilibre à la fois par la situation ecclésiale et politique difficile et par l'infidélité de son époux à son égard. S'appuyant sur la récitation du rosaire, elle va retrouver petit à petit la confiance à tel point que le duc Charles II constatait que « son épouse commençait à acquérir une telle pratique spontanée, vivante et persévérante du rosaire, qu'elle paraissait bientôt comme transformée et en possession toujours plus parfaite des vertus de la Vie de Jésus. » Elle-même ainsi mise sur la voie de la guérison intérieure, commence à propager la pratique du rosaire parmi les nobles de la cour, mais également parmi les simples gens à son service et à celui de son mari. Son action en faveur du rosaire fut déterminante et durable.

Dans ces mêmes années entra à la chartreuse de Trêves un jeune étudiant, Dominique de Prusse. Physiquement et psychiquement épuisé par une vie dissipée il se croyait près de la mort. Son admission ne fut pas sans difficulté, et le moine chargé de l’accompagner eut avec lui du fil à retordre. Le déjà nommé Adolphe, devenu prieur, lui fit connaître sa nouvelle manière de prier en lui disant : « Il n'est pas possible, qu'il existe un homme aussi corrompu qu'il ne réussisse un sérieux redressement de sa conduite, s'il récite ce rosaire pendant un an ! » Et effectivement, Dominique va personnaliser encore un peu plus sa récitation. A chaque Ave il ajoute une phrase de son cru qui rappelle un moment de la vie de Jésus. Par exemple, au 9e Ave il ajoute « que tu as présenté au temple à Dieu son Père » et au 48e « qui un jour jugera les vivants et les morts ». Ces ajouts évangéliques, mis par écrit, furent déjà du vivant de Dominique répandus à plus de mille exemplaires.

Lorsque la pratique de ce rosaire, jusqu'alors très personnelle, commençait à être davantage connue en Bavière, en Belgique et dans le nord de la France, des groupes se formèrent pour le réciter en commun. D'eux sont issus les confréries du rosaire, qui influencèrent profondément la vie spirituelle des chrétiens à la fin du Moyen Âge. En évolution constante, c'est au sein de ces confréries que le rosaire acquît petit à petit la forme que nous lui connaissons encore actuellement ; à l'instar des 150 psaumes, on récite 150 Ave groupés par dix et entrecoupés par le rappel des 15 mystères joyeux, douloureux et glorieux.

La légende qui attribue la naissance du rosaire à Saint Dominique, fondateur de l'Ordre des prêcheurs, repose sur une confusion entre Dominique de Prusse et Saint Dominique et elle n'apparaît pour la première fois qu'en 1460.

Si le Saint Père recommande si fortement aux chrétiens de notre temps la récitation du rosaire, c'est que cette forme de prière nous prépare lentement à lire et à méditer l'Évangile avec les yeux et le cœur de Marie, dont c'est la plus grande joie de conduire ses enfants à une connaissance toujours plus approfondie de Jésus.

juillet 2001 par un Chartreux.

© 1998-2017 L'Ordre des Chartreux • AccessibilitéInformations légalesContact