Statuts
Chapitre 1
Prologue aux Statuts de l'Ordre des chartreux
La grâce de notre Seigneur Jésus Christ, l'amour de Dieu et la communion du Saint Esprit soient avec vous tous. Amen.
A la louange de la gloire de Dieu, le Christ, Verbe du Père, depuis toujours a choisi par l'Esprit Saint des hommes pour les mener en solitude et se les unir dans un amour intime. Répondant à cet appel, maître Bruno, l'an du Seigneur 1084, entra avec six compagnons au désert de Chartreuse et s'y établit. Là, ces hommes et leurs successeurs, demeurant à l'école du Saint Esprit, et se laissant former par l'expérience, élaborèrent un style propre de vie érémitique, transmis aux générations suivantes, non par l'écrit, mais par l'exemple.
D'autres ermitages se fondèrent à l'imitation de celui de Chartreuse, et sur leurs instances répétées, Guigues, cinquième prieur de Chartreuse, rédigea une description de ce mode de vie ; tous l'accueillirent et décidèrent de s'y conformer, pour qu'elle fût la loi de leur observance et le lien de charité de leur famille naissante. Longtemps, les prieurs d'observance cartusienne insistèrent auprès du prieur et des frères de Chartreuse pour qu'on leur permît de tenir dans cette maison un commun Chapitre ; enfin, sous le priorat d'Anthelme, se réunit le premier Chapitre Général, à qui toutes les maisons, y compris celle de Chartreuse, remirent pour toujours leurs destinées. Vers la même époque, les moniales de Prébayon en Provence décidèrent d'embrasser la règle de vie des chartreux. Telle fut l'origine de notre Ordre.
Le Chapitre Général entreprit désormais d'adapter au cours des siècles la vie cartusienne, compte tenu de l'enseignement de l'expérience ou de l'apparition de circonstances nouvelles ; et ce faisant, il affermissait et développait notre genre de vie. Mais cette mise à jour continue et attentive de nos coutumes provoquait, à la longue, une accumulation d'ordonnances ; aussi le Chapitre Général de 1271 réunit le contenu des Coutumes de Guigues, des ordonnances des Chapitres Généraux et des usages de Chartreuse, et promulgua les Anciens Statuts. En 1368 on les compléta par d'autres documents, intitulés Nouveaux Statuts ; en 1509 s'ajouta encore une série de textes ; ce fut la Troisième Compilation.
Le Concile de Trente fut l'occasion de fondre en un seul ouvrage les trois collections alors en vigueur. Cette Nouvelle Collection reçut lors de sa troisième édition l'approbation in forma specifica d'Innocent XI par la Constitution Apostolique Iniunctum nobis. Une nouvelle édition, revue et corrigée selon les prescriptions du Code de droit canonique alors en vigueur, reçut aussi l'approbation in forma specifica par la Constitution Apostolique Umbratilem du Pape Pie XI.
Comme l'avait prescrit le Concile cuménique Vatican II, et selon l'esprit de ses décisions, une rénovation adaptée de notre forme de vie fut entreprise, qui devait conserver de manière inviolable notre séparation du monde et les activités propres à la vie contemplative. Le Chapitre Général de 1971 a approuvé les Statuts Rénovés qui avaient été revus et corrigés avec la collaboration de tous les membres de l'Ordre.
Pour qu'ils soient conformes au Code de droit canonique de 1983, ces Statuts ont été à nouveau révisés et divisés en deux parties, dont la première comprend les livres 1 à 4 et forme les Constitutions de l'Ordre. Nous donc, humbles frères, André prieur de Chartreuse et les autres membres du Chapitre Général de 1989, approuvons et confirmons les présents Statuts.
Nous ne voulons pas cependant que les Statuts précédents, surtout les plus anciens, tombent dans l'oubli, mais que, même s'ils n'ont plus force de loi, leur esprit reste vivant dans l'observance présente.
Nous adressons donc à tous les membres de l'Ordre l'exhortation et la prière suivante, au nom de la miséricordieuse bonté de Dieu, qui a entouré la famille cartusienne d'une telle bienveillance depuis ses origines jusqu'à ce jour, en la protégeant et la dirigeant, et qui nous a fourni avec largesse tous les moyens utiles à notre salut et à notre perfection. Que chacun de nous, selon les devoirs de sa vocation, s'efforce de répondre avec toute la gratitude possible à tant de libéralité et de paternelle bienveillance de la part du Seigneur notre Dieu. Nous le ferons, en nous appliquant à suivre l'observance transmise par ces Statuts avec une fidélité et un soin tels, que notre homme extérieur, instruit et formé par ce qu'ils prescrivent, permette à l'homme intérieur de chercher Dieu lui-même plus ardemment, de le trouver plus promptement et de le posséder plus pleinement ; ainsi pourrons-nous, par la grâce du Seigneur, parvenir à la charité parfaite, qui est le but de notre état comme de toute vie monastique, et qui nous conduira à l'éternelle béatitude.
Éloge de la vie solitaire, par Guigues
Les moines qui ont fait l'éloge de la solitude ont voulu porter témoignage d'un mystère dont l'expérience leur avait révélé les richesses, mais que seuls les bienheureux achèvent de découvrir. Un grand sacrement s'y accomplit, celui du Christ et de l'Église, dont nous trouvons l'exemple éminent dans la Vierge Marie ; tout entier présent en chaque âme fidèle, il y est caché ; mais par la vertu de la solitude il nous révèle mieux sa profondeur.
Dans le présent chapitre, repris des Coutumes de Guigues, nous recueillerons donc comme les étincelles jaillies d'une âme : celle du moine à qui l'Esprit confia la mission de rédiger les premières lois de notre Ordre. Ces paroles de notre cinquième prieur, si elles interprètent l'Écriture selon l'ancienne allégorie, touchent cependant, pour qui sait les entendre, la vérité la plus haute, dont la possession nous unit à nos pères en la fruition d'une même grâce.
Les mérites de la vie solitaire, à laquelle nous sommes spécialement appelés, nous serons brefs, car nous savons combien l'ont recommandée une multitude de saints et de sages d'une telle autorité que nous ne sommes pas dignes de marcher sur leurs traces.
Vous le savez en effet, dans l'Ancien Testament et surtout dans le Nouveau, les secrets les plus sublimes et les plus profonds ont presque toujours été révélés aux serviteurs de Dieu non point dans le tumulte des foules, mais lorsqu'ils étaient seuls. Eux-mêmes, quand ils désiraient se livrer à une méditation plus profonde, à une prière plus libre, ou se laisser ravir hors du monde en esprit, ont ordinairement évité les embarras de la société humaine, et recherché les avantages de la solitude.
Ainsi, pour en dire un mot, Isaac s'en va seul aux champs pour méditer ; et l'on doit croire que ce n'était pas chez lui hasard, mais coutume. Jacob envoie en avant tout son monde pour demeurer seul ; il voit Dieu face à face et reçoit l'heureux partage d'une bénédiction et d'un nom meilleur, obtenant plus en un moment de solitude que durant toute une vie parmi les hommes.
L'Écriture atteste aussi combien Moïse, Élie et Élisée aiment la solitude, combien grâce à elle ils vont plus avant dans la découverte des secrets divins, comment ils sont en continuel danger parmi les hommes tandis que, seuls, ils reçoivent la visite de Dieu.
De même Jérémie, pénétré de la colère divine, demeure assis solitaire. Quand il réclame de l'eau pour sa tête et, pour ses yeux, une source de larmes afin de pleurer les tués de son peuple, il demande aussi le lieu approprié pour accomplir en toute liberté une uvre si sainte : Qui me trouvera, dit-il, un abri de voyageurs au désert, comme s'il ne pouvait accomplir la même uvre dans la cité ; ce qui laisse entendre combien la présence de compagnons fait obstacle à la grâce des larmes. C'est lui encore qui déclare : Il est bon d'attendre en silence le salut de Dieu, occupation qui reçoit de la solitude une aide éminente ; et il ajoute : Il est bon pour un homme d'avoir porté le joug dès l'adolescence, parole où nous trouvons grand réconfort, nous qui suivons cette voie, pour la plupart, depuis notre jeunesse. Il dit enfin : Le solitaire restera assis dans le silence, pour s'élever au-dessus de soi, exprimant par ces mots à peu près tout ce que notre vie a de meilleur : le repos et la solitude, le silence et l'ardent désir des choses d'en haut.
Il montre ensuite quelle transformation s'opère en l'homme à pareille école ; car il ajoute : À qui le frappe il tendra la joue, et il sera rassasié d'outrages : là resplendit le sommet de la patience, et ici, le degré parfait de l'humilité.
Jean Baptiste, dont le Sauveur fit cet éloge : Parmi les enfants des femmes , il n'en est pas surgi de plus grand, manifeste lui aussi la sécurité et l'utilité que procure la solitude. Malgré la parole divine selon laquelle il serait rempli de l'Esprit Saint dès le sein de sa mère, et précéderait le Christ Seigneur avec l'esprit et la puissance d'Élie, malgré sa naissance miraculeuse et la sainteté de ses parents, il ne se crut pas en sûreté. Fuyant la société des hommes comme dangereuse, il choisit la solitude du désert comme plus sûre ; de fait, il put éviter le péril et la mort aussi longtemps qu'il vécut seul en des lieux écartés. Ce qu'il y gagna en vertu et en mérite, il le montra par le baptême du Christ et par la mort endurée pour la justice. Car il devint si grand dans la solitude, qu'il fut jugé seul digne de verser l'eau purificatrice sur le Christ source de toute pureté, et sut, pour la cause de la vérité, ne récuser ni la prison, ni la mort.
Jésus lui-même, Dieu et Seigneur, dont la vertu ne pouvait trouver un appui dans la retraite ni un obstacle dans la société des hommes, a eu soin pourtant de nous laisser un exemple : avant son ministère de prédication et de miracles, il s'est en quelque sorte soumis dans la solitude à l'épreuve de la tentation et du jeûne. L'Écriture nous rapporte de lui que, délaissant la foule des disciples, il gravissait seul la montagne pour prier. Puis, à l'heure où sa Passion est imminente, il abandonne les apôtres et s'en va prier seul : exemple qui fait saisir, entre tous, combien la solitude est favorable à la prière, puisqu'il ne veut pas prier parmi des compagnons, fusent-ils ses apôtres.
À ce propos, nous ne saurions passer ici sous silence un mystère que nous devons avant tout imiter : c'est lui, le Seigneur et le Sauveur du genre humain, qui a daigné offrir en sa personne le premier et vivant exemple de notre Ordre, lorsque, seul au désert, il vaquait à la prière et aux exercices intérieurs, brisait son corps par le jeûne, les veilles et autres fruits de pénitence, et surmontait les tentations de l'adversaire par les armes de l'esprit.
Et maintenant considérez vous-mêmes ces Pères saints et vénérables : Paul, Antoine, Hilarion, Benoît, et tant d'autres dont nous ignorons le nombre ; voyez le profit spirituel qu'ils ont recueilli de la solitude : et vous reconnaîtrez que le goût de la psalmodie, l'application à la lecture, la ferveur de la prière, la profondeur de la méditation, le ravissement de la contemplation, le baptême des larmes, n'ont pas d'aide plus puissante que la solitude.
Mais ne vous contentez pas de ces quelques exemples à la louange de la vie que vous avez embrassée ; efforcez-vous d'en rassembler d'autres, pris de votre expérience quotidienne ou des pages de la sainte Écriture.
Livre 1
Les moines du cloître
Les moines du cloître
Nos pères dans la vie cartusienne ont suivi une lumière venue de l'Orient, celle de ces anciens moines, voués à la solitude et à la pauvreté de l'esprit, qui peuplèrent les déserts à une époque où le souvenir tout proche du sang répandu par le Seigneur était encore brûlant dans les curs. Et puisque les moines du cloître s'engagent sur le même chemin, ils doivent, à l'exemple de ces premiers pères, demeurer dans un ermitage suffisamment éloigné des lieux habités, et des cellules où ne parviennent pas les bruits du monde, ni ceux de la maison ; par-dessus tout, ils doivent se rendre eux-mêmes étrangers aux rumeurs du siècle.
Qui persévère sans défaillance dans la cellule et se laisse enseigner par elle tend à faire de toute son existence une seule prière continuelle. Mais il ne peut entrer dans ce repos sans passer par l'épreuve d'un rude combat : ce sont les austérités auxquelles il s'applique comme un familier de la Croix, ou les visites du Seigneur, venu l'éprouver comme l'or dans le feu. Ainsi, purifié par la patience, nourri et fortifié par la méditation assidue de l'Écriture, introduit par la grâce du Saint Esprit dans les profondeurs de son cur, il pourra désormais, non seulement servir Dieu, mais adhérer à lui.
Il convient de faire aussi quelque travail manuel, moins pour la détente passagère de l'esprit que pour soumettre le corps à la loi humaine commune, et conserver alerte le goût des activités spirituelles. On donne donc au moine en cellule les outils nécessaires, pour ne pas l'obliger à sortir. Car cela n'est jamais permis en dehors des réunions à l'église ou au cloître, et des autres occasions prévues par la règle. Mais la voie austère que nous avons embrassée nous oblige plus strictement à n'user que de choses pauvres. Il nous faut suivre l'exemple du Christ dans sa pauvreté, si nous voulons partager ses richesses.
L'amour du Seigneur, la prière, la ferveur pour la solitude créent entre les moines du cloître un lien intime. Ils se montreront vrais disciples du Christ, de fait comme de nom, s'ils s'appliquent, dans une affection réciproque, à avoir même sentiment, à s'accepter les uns les autres et à se pardonner toute offense : ainsi auront-ils un seul cur et une seule voix pour louer Dieu.
Les pères auront également conscience du lien qui, dans le Christ, les unit aux frères ; ils sauront reconnaître à quel point ils dépendent d'eux pour pouvoir offrir au Seigneur une prière pure dans le repos et la solitude de la cellule. Ils se rappelleront que le sacerdoce dont ils sont investis est un service de l'Église, et tout spécialement de ses membres les plus proches, c'est-à-dire les frères de la maison. Pères et frères se préviendront d'égards mutuels et vivront dans la charité, car en elle se noue toute perfection, et elle est le fondement et le sommet de toute vie consacrée à Dieu.
Le devoir du prieur à l'égard de tous ses fils, moines du cloître et moines laïcs, est d'être un signe vivant de l'amour envers eux du Père céleste ; de les unir aussi dans le Christ, en sorte qu'ils forment une seule famille et que, selon le mot de Guigues, chacune de nos maisons soit vraiment une église cartusienne.
Celle-ci s'enracine et trouve son assise dans la célébration du sacrifice eucharistique, signe efficace d'unité. Il est le centre et le sommet de notre vie, la manne de l'exode spirituel, qui, au désert, nous ramène vers le Père par le Christ. En toute la liturgie, c'est le Christ qui prie pour nous, comme notre Prêtre, et en nous, comme notre Chef. Ainsi nous reconnaissons en lui nos propres voix, et en nous la sienne.
Durant la veille nocturne, notre Office, selon l'antique usage, s'étend assez longuement, mais sans dépasser les limites de la discrétion. Ainsi la psalmodie nourrit le recueillement intérieur, et nous pouvons à d'autres moments, sans que la fatigue nous accable, vaquer dans le secret à la prière du cur.
Selon une tradition ancienne chez nous tout moine du cloître, par une marque insigne de la bonté de Dieu, est député au ministère sacré de l'autel. En lui se manifeste ainsi l'harmonie qui existe entre la consécration sacerdotale et la consécration monastique, comme l'a attesté le Pape Paul VI ; à l'exemple du Christ, il devient à la fois prêtre et hostie, pour une offrande agréable à Dieu ; et la communion au sacrifice du Seigneur lui ouvre l'accès de son Cur et de ses insondables richesses.
Intégralement ordonné à la contemplation, notre Ordre doit préserver avec une fidélité extrême sa séparation du monde. Aussi, quelle que soit l'urgence des tâches apostoliques, sommes-nous exemptés de tout ministère pastoral, afin de remplir notre fonction propre dans le Corps mystique du Christ.
À Marthe d'exercer un ministère digne d'éloge il est vrai, mais non dépourvu de soucis et de troubles ; qu'elle laisse seulement sa sur assise aux pieds du Christ, où toute libre et disponible, elle voit qu'il est Dieu . Elle purifie son esprit, recueille sa prière en son cur, écoute le Seigneur lui parler au dedans ; ainsi, selon la faible mesure possible à qui contemple par reflet et en énigme, elle goûte et voit combien il est bon ; en même temps elle prie pour Marthe et pour tous ceux qui travaillent comme elle. Marie a pour elle non seulement le plus impartial des juges, mais aussi le plus fidèle des avocats, le Seigneur lui-même, qui ne se borne pas à défendre sa vocation, mais en fait l'éloge en disant : Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera pas enlevée : il la dispense ainsi de se mêler aux soucis de Marthe et à son affairement, si charitables soient-ils.
La garde de la cellule et du silence
Notre application principale et notre vocation sont de vaquer au silence et à la solitude de la cellule. Elle est la terre sainte, le lieu où Dieu et son serviteur entretiennent de fréquents colloques, comme il se fait entre amis. Là, souvent l'âme fidèle s'unit au Verbe de Dieu, l'épouse à l'Époux, la terre au ciel, l'humain au divin. Mais longue est la route, arides et desséchés sont les chemins qu'il faut suivre jusqu'à la source, au pays de la promesse.
L'habitant de la cellule doit donc veiller avec le plus grand soin à ne pas forger ou accepter des occasions de sortir, hormis celles que prévoit la règle : il estimera plutôt la cellule aussi indispensable à son salut et à sa vie que l'eau aux poissons et le bercail aux brebis. S'il s'accoutume à la quitter fréquemment, pour des motifs frivoles, elle lui deviendra vite insupportable, car, dit saint Augustin, aux amis du monde il n'est pire labeur que de demeurer sans labeur. Au contraire, plus il aura séjourné en cellule, plus il y demeurera volontiers, à condition de s'y occuper avec ordre et avec fruit, par la lecture, l'écriture, la psalmodie, la prière, la méditation, la contemplation et le travail. Durant ce temps, qu'il prenne l'habitude d'une écoute tranquille du cur, qui permette à Dieu d'y pénétrer par tous les chemins et tous les accès. Il évitera ainsi, Dieu aidant, le danger qui souvent guette le solitaire, de céder en cellule à la facilité, et d'être finalement compté au nombre des médiocres.
Seul connaît les fruits du silence celui qui en a fait l'expérience. Au commencement il faut un effort pour se taire ; mais si nous y sommes fidèles, peu à peu, de notre silence même naît quelque chose en nous qui nous attire à plus de silence. C'est pour y parvenir qu'il est prescrit de ne point parler entre nous sans permission du supérieur.
Le premier acte de charité envers nos frères est de respecter leur solitude. Si nous sommes autorisés à parler pour quelque affaire, soyons brefs, autant que possible.
Les personnes qui n'appartiennent pas à l'Ordre et n'aspirent pas à y entrer ne peuvent être hébergées dans nos cellules.
Tous les ans, pendant huit jours, chaque moine du cloître se consacre plus totalement à la paix de la cellule et au recueillement. Selon la coutume, l'anniversaire de profession est l'occasion favorable pour faire cette retraite.
Dieu nous a menés au désert pour parler à notre cur. Que notre cur soit donc comme un vivant autel d'où s'élève sans cesse vers le Seigneur une prière pure ; et que celle-ci imprègne toutes nos actions.
Les activités de cellule
Le moine du cloître, dans la ligne propre de sa vocation, est soumis à la loi divine du travail, et il fuit l'oisiveté que les anciens appelaient l'ennemie de l'âme. Avec une joyeuse humilité il accepte toutes les tâches imposées par les nécessités d'une vie pauvre et solitaire, veillant néanmoins à tout ordonner au service de la contemplation de Dieu, à laquelle il est entièrement consacré. Outre les divers travaux manuels, l'ensemble des obligations qui résultent de son état constituent la matière de son service, principalement la célébration du culte divin et les études sacrées.
D'abord, pour éviter de gaspiller en cellule sa vie dédiée à Dieu, il doit s'appliquer avec ardeur et discrétion à des études qui lui conviennent : non pour satisfaire la démangeaison d'apprendre ni celle de publier des livres, mais parce que la lecture sagement ordonnée donne à l'âme plus de force et fournit un support à la contemplation. C'est une erreur de croire que l'on peut négliger l'étude de la Parole divine, ou plus tard l'abandonner, et malgré cela atteindre aisément l'union intime avec Dieu. Cherchant donc la moelle du sens plutôt que l'écume des mots, scrutons les divins mystères avec la soif de connaître qui naît de l'amour et l'avive en retour.
Par le travail manuel, le moine s'exerce à l'humilité et réduit tout son corps en servitude pour mieux atteindre la stabilité intérieure. Aux moments prévus, il peut s'employer à des travaux manuels, qui soient vraiment utiles : il ne convient pas de perdre en occupations vaines ou superflues le temps précieux qui lui est donné pour glorifier Dieu. Mais de cette période de la journée n'est nullement exclu le profit de la lecture et de la prière ; au contraire durant le travail, il est toujours conseillé de recourir au moins à de brefs élans vers Dieu. Parfois même, le poids du travail, tel une ancre, tient en repos le flux des pensées et permet au cur de demeurer longuement fixé en Dieu, sans aucune tension d'esprit.
Le travail est un service qui nous unit au Christ venu non pour être servi mais pour servir. On doit louer ceux qui prennent soin eux-mêmes du mobilier, des outils et des autres objets de cellule, de manière à épargner le plus de travail possible aux frères. Mais tous ont le devoir de tenir leur cellule propre et en ordre.
En tout temps le prieur peut ordonner à un père un travail ou service utile au bien commun : celui-ci l'accepte volontiers, dans la joie de la charité, car au jour de sa profession il a demandé à être reçu comme le plus humble serviteur de tous. Mais un travail confié à un moine du cloître doit toujours lui laisser une liberté d'esprit suffisante, et ne pas faire naître le souci du gain ou du délai à observer. Au solitaire, plus attentif à maintenir son regard sur le but que sur l'uvre, il faut donner le moyen de conserver toujours son cur en éveil. En outre, pour que le moine puisse demeurer en solitude dans la paix et l'équilibre, il sera souvent opportun de lui laisser une certaine liberté dans l'organisation de son travail.
Normalement les pères ne sont pas appelés à travailler hors de cellule, surtout dans les obédiences des frères. S'il arrive pourtant que plusieurs pères soient occupés ensemble, ils peuvent parler entre eux de choses utiles à leur travail, mais non s'entretenir avec les personnes qui surviennent.
Laissons notre activité jaillir toujours de la source intérieure, à l'image du Christ, qui agit sans cesse en union avec le Père, en sorte que le Père, demeurant en lui, est l'auteur même de ses uvres. Nous accompagnerons ainsi Jésus en sa vie humble et cachée de Nazareth, soit par notre prière adressée au Père dans le secret, soit par notre travail, accompli dans l'obéissance sous le regard du Père.
La garde de la clôture
Dès l'origine l'intention de l'Ordre fut de donner à notre absolue consécration à Dieu une expression visible et un soutien par une clôture très rigoureuse. À quel point nous devons éviter de sortir sans nécessité grave apparaît clairement dans le fait que le prieur de Chartreuse ne franchit jamais les limites de son désert. Comme un Ordre religieux impose à tous ses profès la même règle de vie, nous qui avons embrassé la vocation cartusienne, d'où notre nom de chartreux , nous n'admettons pas facilement d'exceptions sur ce point. Si cependant la nécessité nous y oblige, il faut toujours demander la permission du Révérend Père, sauf cas urgent ou prévu par les Statuts.
Cependant une clôture rigoureuse serait une observance pharisaïque si elle n'était le signe de cette pureté du cur à qui seule est promise la vision de Dieu. Pour y parvenir il faut un grand renoncement, surtout à l'égard de la curiosité naturelle que l'homme éprouve pour les affaires humaines. Ne laissons pas notre esprit courir le monde en quête de nouvelles et de nouveautés : notre part est au contraire de rester cachés dans le secret de la face de Dieu.
Nous devons donc éviter les livres profanes ou les périodiques capables de troubler notre silence intérieur. Il serait spécialement contraire à l'esprit de l'Ordre de laisser pénétrer dans nos cloîtres des journaux qui parlent d'affaires politiques. Les prieurs s'efforceront même de persuader leurs moines de se montrer très réservés à l'égard des lectures profanes. Mais une telle invitation pour être comprise requiert un esprit mûr et maître de soi, capable d'assumer loyalement toutes les conséquences de la meilleure part qu'il a choisie : être assis aux pieds du Seigneur pour écouter sa parole.
Pourtant la fréquentation de Dieu ne rétrécit pas le cur mais le dilate ; elle le rend capable de porter en Dieu lui-même les aspirations et les problèmes du monde, ainsi que les grandes intentions de l'Église, dont il est normal que les moines aient une certaine connaissance. Cependant notre sollicitude envers les hommes, si elle est vraie, s'exprimera non par des satisfactions accordées à la curiosité, mais par une communion intime avec le Christ. À chacun d'être à l'écoute de l'Esprit pour discerner ce qu'il peut admettre en son intérieur sans troubler le colloque avec Dieu.
S'il nous arrive d'apprendre quelque nouvelle du monde, gardons-nous de la transmettre ; laissons plutôt ces bruits extérieurs à l'endroit même où nous les avons entendus. C'est au prieur en effet de faire connaître à ses moines ce qu'ils ne doivent point ignorer : la vie de l'Église surtout, et ses besoins.
Si des personnes de l'Ordre, ou d'ailleurs, passent dans la maison, nous ne devons pas chercher à leur parler sans vraie nécessité. Car le moine sérieusement attaché à la solitude, avide de silence et de paix, ne gagne rien à faire ou à recevoir des visites sans motif.
Il est écrit : Honore ton père et ta mère. Pour accueillir nos parents et nos proches nous modérons la rigueur de notre clôture chaque année pendant deux jours, consécutifs ou non. Autrement, si la charité du Christ ne nous oblige pas vraiment à une exception, nous évitons les visites d'amis et la conversation des personnes du monde. Nous savons que Dieu est digne de ce sacrifice, plus utile aux hommes que nos paroles.
Les maisons de l'Ordre érigées canoniquement sont soumises à une clôture stricte conforme à notre tradition. Aucune femme ne peut être admise dans la clôture. Lorsque nous parlons avec des femmes, nous gardons la réserve qui convient à des moines.
La chasteté pour le royaume des cieux, dont les moines ont pris l'engagement, est un don éminent de la grâce ; il leur confère une liberté de cur incomparable pour s'unir à Dieu d'un amour sans partage. Ils annoncent ainsi ces noces mystérieuses, instituées par Dieu pour être pleinement manifestées au siècle futur, dans lesquelles l'Église a le Christ pour unique Époux. Il leur faut donc, s'ils veulent demeurer fidèles à leur engagement, croire aux paroles du Seigneur et, confiants en l'aide de Dieu, ne point présumer de leurs propres forces, garder leurs sens et les mortifier. Ils auront également recours à Marie qui par son humilité et sa virginité mérita de devenir Mère de Dieu.
Ce que la solitude et le silence du désert apportent d'utilité et de joie divine à qui les aime, ceux-là seuls le savent, qui en ont fait l'expérience.
Ici, en effet, les hommes forts peuvent autant qu'ils le veulent rentrer en eux-mêmes et y demeurer, cultiver avec soin les germes des vertus et se nourrir avec délices de fruits du paradis.
Ici, on s'efforce d'acquérir cet il dont le clair regard blesse l'Époux d'un amour pur et transparent qui voit Dieu.
Ici, on s'adonne à un loisir sans oisiveté et on s'immobilise en une tranquille activité.
Ici, pour le labeur du combat, Dieu donne à ses lutteurs la récompense désirée : une paix que le monde ignore et la joie dans l'Esprit Saint.
L'abstinence et le jeûne
Le Christ a souffert pour nous, nous laissant un exemple pour que nous suivions ses pas. Nous le faisons lorsque nous acceptons les épreuves et les angoisses de la vie, ou lorsque dans la liberté des enfants de Dieu, nous choisissons la pauvreté et renonçons à notre volonté propre. Mais, selon la tradition monastique, il nous appartient aussi de suivre le Christ dans son jeûne au désert, traitant sévèrement le corps et le réduisant en servitude, afin que le désir de Dieu illumine l'esprit.
Chaque semaine, normalement le vendredi, les moines du cloître font une abstinence ; ce jour-là ils se contentent de pain et d'eau. Certains jours et à certaines périodes de l'année, ils observent le jeûne d'Ordre, c'est-à-dire ils prennent un seul repas par jour.
Il ne faudrait pas que nous observions la pénitence corporelle dans le seul but d'obéir aux Statuts ; elle est principalement destinée à nous affranchir du vouloir de la chair pour pouvoir suivre le Seigneur plus promptement.
Si en quelque circonstance, ou bien avec le temps, un moine se rend compte que l'une de nos observances dépasse ses forces et retarde son élan vers le Christ au lieu de le soutenir, il déterminera alors par entente filiale avec son prieur la mesure qui lui convient, du moins à titre temporaire. Mais il gardera présent l'appel du Christ ; il saura reconnaître ce qu'il peut encore faire ; et, ce qu'il ne peut donner au Seigneur par l'observance commune, il le lui offrira d'une autre manière, en se renonçant lui-même et en portant sa croix chaque jour.
Il faut donc habituer progressivement les novices aux abstinences et jeûnes de l'Ordre pour les amener sans risque ni imprudence à suivre l'observance dans toute sa rigueur, sous le contrôle du père maître. Celui-ci leur enseignera en particulier à ne pas prendre prétexte de nos jeûnes pour manquer à la sobriété au moment du repas. Ainsi apprendront-ils à mortifier par l'esprit les uvres de la chair, et à porter dans leur corps l'empreinte de la mort de Jésus, pour que la vie de Jésus, elle aussi, apparaisse dans leur corps.
Selon une observance introduite par nos premiers pères et toujours gardée avec un soin particulier, nous avons renoncé à l'usage de la viande. C'est en effet un trait caractéristique de l'Ordre et un signe de l'austérité érémitique en laquelle, Dieu aidant, nous voulons demeurer.
Nul ne peut, à l'insu du prieur et sans son approbation, se permettre des pratiques de pénitence autres que celles contenues dans ces Statuts. Mais si le prieur veut nous faire accepter un supplément de nourriture, de sommeil ou de toute autre chose, ou bien s'il nous impose une mesure dure et pénible, il ne nous est pas permis de refuser ; car en lui résistant, ce n'est pas à lui mais au Seigneur dont il tient la place auprès de nous, que nous résisterions en réalité. Si nombreuses et variées en effet que soient nos observances, nous n'attendons d'elles aucun profit hors du bien de l'obéissance.
Le novice
Ceux qui brûlant d'amour divin, en quête d'éternel, aspirent à quitter le monde, doivent à leur arrivée chez nous se sentir accueillis par le même esprit. Il est donc très important que les novices trouvent dans les maisons destinées à leur formation l'exemple de l'observance régulière, de la piété, de la garde de la cellule et du silence, comme aussi de la charité fraternelle. Faute de quoi, il serait vain d'espérer les voir persévérer dans notre vocation.
Les candidats qui se présentent doivent être examinés avec soin et prudence, selon l'avertissement de saint Jean : Éprouvez les esprits pour voir s'ils viennent de Dieu. Il est certain en effet que l'Ordre progressera ou déclinera, en qualité comme en nombre, selon que les novices seront bien ou mal sélectionnés et formés.
Les prieurs doivent s'informer soigneusement de leur famille, leur vie passée, leurs aptitudes physiques et psychiques ; il sera bon de consulter à ce propos des médecins prudents, connaissant bien notre vocation. Parmi les qualités requises d'un candidat à la vie solitaire, l'équilibre et le jugement viennent en effet au premier rang.
Nous n'avons pas coutume de recevoir des novices avant l'âge de vingt ans ; et seuls parmi les candidats doivent être reçus ceux que le prieur et la majorité de la communauté auront estimés suffisamment instruits, religieux, mûrs et robustes pour soutenir le poids de l'observance ; aptes, certes, à la solitude, mais aussi à la vie commune.
Pour l'admission de personnes déjà âgées une plus grande réserve s'impose, car elles s'adaptent plus difficilement à nos observances et à notre genre de vie. Nul ne devra être reçu après quarante-cinq ans révolus sans l'autorisation expresse du Chapitre Général ou du Révérend Père. Cette permission est également requise pour admettre au noviciat un religieux qui est lié par les vux dans un autre institut ; s'il s'agit d'un profès de vux perpétuels, le Révérend Père doit obtenir le consentement du Conseil Général. Pour l'admission d'une personne ayant déjà été liée par les vux dans un institut religieux, il est conseillé de demander l'avis du Révérend Père.
Lorsqu'un candidat se présente pour devenir moine du cloître, on l'interroge d'abord en particulier sur ses motifs et ses intentions. S'il paraît vraiment chercher Dieu seul, on examine alors plusieurs points qui doivent être éclaircis : possède-t-il une culture générale suffisante pour un moine destiné au sacerdoce ? Peut-il chanter ? Est-il exempt de tout empêchement canonique ? En outre, un postulant ne peut commencer son noviciat sans une connaissance suffisante du latin.
On expose alors au candidat le but de notre vie, la gloire que nous espérons rendre à Dieu en participant à la rédemption, le bonheur de tout quitter pour suivre le Christ. Mais on lui présente également des perspectives dures et austères ; on met sous son regard, autant qu'il est possible, tous les aspects de la vie qu'il désire embrasser. S'il n'est point ébranlé et s'engage résolument à suivre une route difficile par foi en la parole du Seigneur, décidé à mourir avec le Christ pour vivre avec Lui, alors, conformément à l'Évangile, on l'invite à se réconcilier avec quiconque aurait un reproche à lui faire.
La probation dure de trois mois à un an. Vers la fin de ce temps le postulant est présenté à la communauté, qui vote un autre jour sur son admission au noviciat.
Puisqu'il a décidé de tout quitter pour suivre le Christ, le novice, s'il avait avec lui de l'argent ou d'autres choses, remet tout au prieur. Celui-ci, ou le moine désigné par lui, les conservera fidèlement en dépôt. Pour nous, nous ne demandons absolument rien à ceux qui veulent entrer dans l'Ordre, ni aux novices.
Le noviciat dure deux ans ; il peut être prolongé par le prieur, mais pas plus de six mois.
Le novice ne se laissera pas écraser par les tentations : elles sont la part de qui accompagne le Christ au désert ; il se défiera de ses propres forces, mais mettra sa confiance dans le Seigneur ; c'est lui qui a fait naître sa vocation, il mènera à bien l'uvre commencée.
Le maître des novices
Le maître à qui est confiée la formation des novices doit se distinguer par son jugement, sa charité, sa ferveur dans l'observance ; il doit posséder la maturité nécessaire et l'expérience des choses de l'Ordre ; il faut qu'il soit un adepte fervent du repos contemplatif et de la cellule, profondément épris de notre vocation ; enfin, il aura le sens de la diversité des caractères, et sera ouvert aux besoins des jeunes. D'autre part, tout en ayant intimement à cur la perfection spirituelle des jeunes moines, il devra savoir excuser devant eux les défauts des autres.
Le père maître sélectionnera les novices avec un soin vigilant ; il fera passer la qualité avant le nombre. Pour devenir vraiment chartreux, et ne l'être pas seulement de nom, le vouloir ne suffit pas ; il faut, outre l'amour de la solitude et de notre vie, des aptitudes physiques et psychiques particulières, grâce auxquelles on puisse reconnaître l'appel divin. Le père maître y sera très attentif, car il est le premier responsable de l'examen et de la probation des candidats. Assez souvent, il doit s'en souvenir, des défauts qui ont semblé d'abord minimes se développent après la profession. Refuser ou renvoyer quelqu'un est certes une décision grave, à prendre après mûre réflexion ; mais recevoir ou garder trop longtemps un candidat manifestement dépourvu des qualités requises serait l'acte d'une compassion fausse et même cruelle. Le maître mettra tout en uvre pour que le novice choisisse sa voie en pleine liberté ; il se gardera d'exercer sur lui la moindre pression pour l'amener à faire profession.
Le père maître visitera le novice aux moments convenables, et lui enseignera les observances de l'Ordre qu'il ne doit pas ignorer. Il aura soin de lui faire étudier attentivement nos Statuts. Son rôle est en outre de former la conduite du novice, de le diriger dans les exercices de la vie spirituelle, et de lui donner, dans l'épreuve, une aide appropriée. Le maître cherchera à faire croître continuellement les membres du noviciat dans l'amour du Christ et de l'Église. Bien qu'il doive, à l'exemple de notre père saint Bruno, avoir un cur maternel, il montrera aussi la vigueur d'un père afin que les novices reçoivent une formation virile et monastique. Il les laissera avant tout faire l'expérience de la vie de solitude en cellule, avec son austérité ; il leur enseignera aussi à s'aider spirituellement les uns les autres dans la simplicité et la vérité de l'amour.
Il est certes fort utile à un novice d'étudier et de travailler de ses mains ; mais il ne suffit pas d'être occupé en cellule et d'y persévérer honorablement jusqu'à la mort ; plus est demandé : un esprit d'oraison et de prière. Si la vie avec le Christ et l'union intime de l'âme avec Dieu venaient à faire défaut, la fidélité dans les cérémonies et la régularité de l'observance ne serviraient guère : notre vie mériterait d'être comparée à un corps sans âme. Le premier soin du père maître sera donc d'inculquer cet esprit de prière et de le développer avec discernement, en sorte que les novices, après leur profession, croissent de jour en jour dans l'intimité divine et atteignent le but de leur vocation.
Le père maître reviendra inlassablement aux sources de toute vie chrétienne, aux témoignages de la tradition monastique et à l'inspiration primitive de notre Ordre. Il mettra en lumière l'esprit de notre père saint Bruno ; il cultivera les traditions authentiques, fidèlement conservées dans l'Ordre depuis sa naissance, et que Guigues, notamment, a recueillies.
À partir de la seconde année de noviciat débutent les études, qui doivent être judicieusement ordonnées à la formation aussi bien monastique que sacerdotale des jeunes moines, selon les directives de la Ratio Studiorum. Mais les moines ne seront pas promus au sacerdoce avant d'avoir atteint la maturité humaine et spirituelle suffisante pour accueillir pleinement ce don de Dieu.
La profession
Mort au péché et consacré à Dieu par le baptême, le moine, par la profession, est voué plus totalement au Père céleste ; affranchi des liens du monde, il pourra désormais tendre à la plénitude de la charité par un chemin plus direct. Le pacte ferme et stable qui le lie au Seigneur lui donne part au mystère de l'union indissoluble du Christ et de l'Église ; devant le monde, il rend témoignage de la vie nouvelle que le Christ nous a acquise par son sacrifice rédempteur.
Vers la fin de la seconde année de noviciat, le novice, s'il paraît apte, sera présenté à la communauté ; celle-ci, après examen sérieux, portera quelques jours plus tard un jugement sur son admission à la profession temporaire. Il importe que le novice ne s'engage qu'après mûre réflexion et en pleine liberté.
La première profession est émise pour trois ans. Au terme de cette période, il revient au prieur, après un vote de la communauté, d'admettre le jeune profès à une probation de deux ans parmi les profès de vux solennels. Alors le jeune moine renouvelle sa profession temporaire pour deux ans. Pendant l'une de ces deux années, la seconde en principe, il sera exempt d'études canoniques, afin de se préparer avec plus de réflexion aux vux solennels.
Au disciple qui suit le Christ il est demandé de renoncer à tout et à soi-même : avant les vux solennels, le futur profès doit donc se dépouiller de tous ses biens actuels. Il peut aussi disposer alors des biens futurs auxquels il a droit. Personne dans l'Ordre ne doit rien lui demander de ce qu'il a, pas même à l'intention d'uvres pieuses ou d'aumônes destinées à qui que ce soit. Au contraire. il faut laisser le jeune profès disposer de tout librement et à son gré.
Le futur profès écrira lui-même sa profession sous la forme suivante. Moi, frère N., je promets ... stabilité, obéissance et conversion de mes murs devant Dieu et ses saints, et les reliques de cet ermitage, édifié à la gloire de Dieu et à l'honneur de la bienheureuse Marie toujours Vierge et de saint Jean Baptiste, en présence de Dom N., prieur.
Après je promets, s'il s'agit de la première profession temporaire, on ajoute pour trois ans ; et quand cette profession est prorogée, on indique la durée de la prorogation ; s'il s'agit de la profession solennelle, on dit pour toujours.
Il est à noter que tous nos ermitages sont en premier lieu dédiés à la bienheureuse Vierge Marie et à saint Jean Baptiste, nos principaux patrons au ciel.
La cédule de toute profession doit être signée par le profès et le prieur qui a reçu les vux, et porter l'indication du jour et de l'année. On la conserve dans les archives de la maison.
La profession faite, celui qui vient d'être reçu se sait désormais tellement étranger à toute chose du monde qu'il n'a plus pouvoir sur rien, pas même sur sa personne, sans la permission de son prieur. Tous ceux qui ont décidé de vivre sous une règle ont à garder l'obéissance avec grande application ; mais nous devons y mettre d'autant plus de piété et de soin que nous nous sommes soumis à un propos plus rigoureux et plus austère : si en effet, par malheur, l'obéissance venait à manquer, tous ces efforts demeureraient sans fruit. D'où la parole de Samuel : Mieux vaut l'obéissance que les victimes ; se soumettre a plus de prix qu'offrir la graisse des béliers.
À l'exemple du Christ Jésus, qui est venu pour faire la volonté du Père et qui, prenant la forme de serviteur, a appris, par ce qu'il souffrit, l'obéissance, le moine par la profession se soumet au prieur qui représente Dieu, et s'efforce ainsi de laisser le Christ atteindre en lui sa pleine stature.